La stratégie comme discours

Compte-rendu du séminaire de recherche Lasco sur le texte : Balogun J., Jacobs C., Jarzabkowski P., Mantere S., Vaara E., « Placing Strategy Discourse in Context : Sociomateriality, Sensemaking and Power », Journal of Management Studies 51:2, March 2014, p175-201

Synthèse réalisée par Joanne Jojczyk

Cet article est issu du numéro consacré à la stratégie comme discours du Journal of Management Studies.

Les auteurs étudient la place du discours dans la construction de la stratégie en organisation. La stratégie possède une place dominante dans la vie organisationnelle. Mais d’où provient-elle ? Comment naît-elle et comment s’accomplit-elle  ?

Selon les auteurs, la stratégie n’est pas un élément que l’organisation possède mais bien une réflexion que les « stratèges » construisent et « font ». La stratégie se construit socialement à travers les interactions et les échanges des acteurs.

La stratégie et le travail autour de celle-ci impliquent donc une mobilisation du langage sous toutes ses formes. Le langage surplombe la stratégie et plus globalement, l’organisation : son utilisation construit la stratégie, permet de la communiquer aux parties prenantes et donne un sens à l’organisation.

Les auteurs définissent de cette manière le langage comme un moyen de représenter le monde. Les mots (à l’oral comme à l’écrit) ont ainsi un pouvoir. Mais quels mots, quels discours analyser ?

Face à la multitude de discours présents dans le quotidien de l’organisation, les auteurs soulignent l’importance de replacer ces mots dans un contexte spécifique afin de mettre en lumière certaines pratiques sociales en interne.

L’objectif de cet article est de présenter les contributions actuelles dans ce domaine et d’amener de nouvelles pistes théoriques et analytiques pour étudier certains phénomènes présents dans la construction du discours.

Quel cadre d’analyse ?

Durant les deux dernières décennies, les écoles s’inscrivant dans l’approche discursive allient diverses ressources théoriques et méthodologiques pour étudier et analyser l’aspect linguistique dans les phénomènes sociaux et stratégiques. Les auteurs dressent un « bilan » de ces différentes réflexions :

L’analyse post structuraliste

Le rôle du discours est ici considéré comme une source de pouvoir et de connaissance. Le discours est envisagé comme une pratique sociale pouvant modifier la vision de l’organisation.

Les pratiques sociales mises en avant dans le discours sont établies comme des normes s’imposant aux membres . Il s’agit d’un discours dominant et reproduit par les managers. Cette réflexion autour de la normalisation du discours est liée au principe de « managérialisme ».

Notre discussion a également porté sur les nouveaux courants post-structuralistes s’intéressant à la place du discours auprès des membres lors de changements organisationnels.

L’analyse critique du discours

Ce courant se centre sur la linguistique pour comprendre un phénomène social et ses implications de pouvoir. Les chercheurs étudient le choix des mots dans la construction et la mobilisation du discours comme ressource stratégique dans le développement de la vision de l’organisation.

Les analyses narratives

Les recherches axées sur les analyses narratives étudient l’usage du récit dans le processus de construction de la stratégie. La pratique du storytelling permet de construire l’organisation en étant partagée par les membres en interne. Ce récit devient le reflet de l’organisation.

Une approche purement fonctionnaliste de la circulation du récit mérite cependant d’être remise en question.

L’analyse rhétorique

La rhétorique a pour but la persuasion. L’argumentaire peut avoir des effets sur les actions et pratiques d’un membre. Il s’agit ici de s’interroger sur l’effet qu’un émetteur peut avoir sur un récepteur.

La prise en compte du contexte d’énonciation est essentielle dans ce type d’analyse. En effet, la construction d’une logique dans le discours dépend de la situation.

L’ethnométhodologie et l’analyse conversationnelle

L’ethnométhodologie se centre sur l’observation des pratiques et des interactions sociales. Les chercheurs s’interrogent sur la façon dont certains acteurs créent du sens dans leur « monde » à travers leurs interactions. Cette méthode impose un suivi quotidien des échanges des membres de l’organisation.

L’analyse conversationnelle permet de revenir sur certains épisodes de la construction d’une stratégie en soulignant l’impact d’un échange clé.

L’analyse de métaphores et d’analogie

Les métaphores dans le discours créent du sens et établissent une culture d’entreprise. En lien avec la pratique du storytelling, elles permettent le partage des réalités organisationnelles entre les membres.

Ces différents niveaux d’analyse proposés par les auteurs mettent l’accent sur plusieurs éléments :

  • la nécessité de s’appuyer sur un cadre méthodologique clair
  • la place du contexte dans l’analyse du discours stratégique

Ce second point éclaire les chercheurs sur le lien entre les approches discursives et la littérature autour de la pratique de la stratégie en se concentrant sur trois phénomènes : la sociomatérialité, le sensemaking et le pouvoir.

La sociomatérialité, le sensemaking et le pouvoir : le tournant pratique de l’étude du discours stratégique

Ces trois pratiques en organisation permettent de comprendre certains phénomènes sociaux :

  • La recherche sur la sociomatérialité: comprendre comment les pratiques discursives sont liées à certains objets (support physique, configuration d’un lieu…).
  • La recherche sur le sensemaking : comprendre le lien entre la linguistique et les théories cognitives, le langage et l’esprit et mettre en lumière la construction de sens au sein de l’organisation.
  • La recherche sur l’analyse du pouvoir : souligner les implications politiques et le pouvoir des acteurs dans le discours stratégique.

Les auteurs proposent des pistes d’analyse afin d’appréhender ces phénomènes :

  • L’analyse épisodique : analyse des activités et pratiques des acteurs organisationnels (réunions, ateliers, séances de réflexion autour de la stratégie).
  • L’analyse organisationnelle : analyse des actions organisationnelles (décisions, changements).
  • L’analyse institutionnelle : analyses des pratiques institutionnalisées dans l’élaboration d’une stratégie (création d’un plan stratégique, usage de l’analyse SWOT…).

Ce cadre méthodologique permet de mener deux types de recherche : une première axée sur  les caractéristiques du discours stratégique dans l’organisation et une seconde, à un niveau micro, se centrant sur les actions et interactions quotidiennes formant la stratégie.

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Le chercheur et l’engagement. Une affaire de contrat.

Séminaire de recherche Lasco sur l’article : Charaudeau, P. (2013). Le chercheur et l’engagement. Une affaire de contrat.Argumentation et Analyse du Discours, (11).

Synthèse par Carole Duvivier

Ce texte a été choisi par le Professeur Sandrine Roginsky pour ce qu’il concernait autant les nouveaux doctorants que ceux en fin de parcours et parce qu’il pose des questions intéressantes en matière de positionnement scientifique.

Patrick Charaudeau traite de la question de l’engagement du chercheur dans le champ des sciences humaines et sociales ; un terme qu’il distingue de l’implication et de la neutralité du chercheur et qu’il rapproche de la notion de discours critique, adopté par défaut par le chercheur en sciences humaines et sociales.

En effet, le discours critique est incontournable car il révèle et s’oppose à la doxa, sans cesse mise en question par la recherche en sciences humaines et sociales.

File:Aristoteles Louvre.jpgPour reprendre la définition d’Aristote, la doxa est un réservoir de lieux communs porté par l’opinion commune. Ainsi le chercheur doit être réflexif autant vis-à-vis de sa démarche (suivant la nature de l’objet) que de sa communication et par conséquent de sa posture. « Annoncer une posture (engagée ou neutre), c’est déjà jeter le doute sur la portée de l’analyse. » Or la recherche scientifique ne peut pas être prédictive.

Le débat s’ouvre ici sur plusieurs questions :

– la question de l’effet de mode dans la recherche scientifique (sous-tendue par le facteur financement).
– la question de la place de la technique dans la recherche. La technique influence certaines analyses, force certaines approches (caméra, outils d’analyse statistique…).
– la question de l’interdisciplinarité. Les méthodes digitales remettent en question la compétence du chercheur unique. Autrement dit, des études en sciences humaines et sociales sont-elles suffisantes ?

Chauraudeau propose trois postures guidées par la réflexivité :

– le chercheur face aux discussions dans le champ des sciences humaines et sociales
– le chercheur face à son objet et ses acteurs
– le chercheur face à ses publics de la société civile

En l’occurrence, selon l’auteur, la pertinence du discours critique repose sur la question de la pluralité des effets de sens (des mots et des images) et de celle des rôles discursifs attribués par la société au chercheur. Car être chercheur ne fait référence qu’à un statut de fonctionnaire. C’est dans un contrat de communication que ce fonctionnaire endosse le rôle de chercheur ou celui d’expert, critique ou encore intellectuel. Ainsi, il est important pour le chercheur de se départir de sa scientificité en fonction du mode d’énonciation et du contrat de communication.

« Le rôle d’expert interpelle pour ce que les médias en font. Puisqu’il ne s’agit que d’un rôle, qui sont ces experts qui interviennent sur les plateaux ou dans les journaux? Comment sont construits leurs discours ? »

Un chercheur travaille sur un sujet très précis; peut-il être appelé à témoigner en tant qu’expert de sa discipline en général comme ce fut par exemple le cas de Salaheddine Mnasri pour le compte d’une entreprise et Sandrine Roginsky pour la radio ?

Par ailleurs, ces derniers expliquent également la difficulté pour le chercheur expert de réussir sa communication. A titre d’exemple, Sandrine Roginsky raconte la conférence EuroPCom d’octobre dernier. Celle-ci rassemblait près de 800 professionnels de la communication. L’objectif visait l’échange de bonnes pratiques et la stimulation d’un débat sur les enjeux de la communication publique en période d’élections européennes. Sandrine Rodingsky explique avoir saisi un sentiment désapprobateur des participants (réactions de couloirs) à l’égard du discours tenu par le Pr. Caroline Ollivier-Yaniv (Université de Paris-Est, France). Celle-ci proposait davantage un discours critique que les autres intervenants, suggérant que le contrat de communication et mode d’énonciation n’avaient pas été clairement définis.

Charaudeau conclut que selon lui, en s’engageant éthiquement, le chercheur en sciences humaines et sociales peut développer séparément un discours critique et une parole de dénonciation, c’est une affaire de contrat.

Ici aussi, le débat s’ouvre entre partisans d’une impossible séparation crédible et éthique entre objet de recherche et objet de dénonciation et partisans d’une dénonciation initiale menant à la construction d’un objet de recherche scientifique et d’un discours critique.

Etes-vous arpenteur ou somnambule ? L’élaboration d’une typologie comportementale des voyageurs du métro

Compte-rendu du séminaire de recherche LASCO (novembre 2013) sur un extrait de l’ouvrage de J.-M. FLOCH, Sémiotique, marketing et communication : Sous le signe, les Stratégies, Paris, Presses universitaires de France, 1990, pp. 19-47

Par Lydie Lenne

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Dans cette étude menée par Jean-Marie Floch, sémioticien de l’Ecole de Paris, l’intérêt ne se porte plus, contrairement à d’autres recherches, sur la peinture, les médias ou la bande dessinée mais sur les comportements des usagers du métro parisien.

Favorisant une approche plus centrée sur le visuel que le verbal, il va observer les trajets des voyageurs et en déduire différents profils selon la stratégie d’utilisation des transports : les arpenteurs qui se plaisent dans la discontinuité des parcours, les pros « virtuoses de l’introduction du ticket dans la fente du portillon », les somnambules portés par le flux et les flâneurs qui osent se laisser surprendre.

Quelle méthodologie ?

La première partie de cette étude a été consacrée à une observation rigoureuse des différents comportements des voyageurs lors de leur trajet, pour dans un second temps passer à une phase d’interviews.

La question méthodologique transversale renvoie pour une grande part à la question de l’intention déjà abordée lors des précédents séminaires. Doit-on tenir compte de l’intention des acteurs ou révéler ce qui est au-delà de l’intention ? Alors, le texte serait-il suffisant ?

Ce que cherche à interroger Floch c’est d’abord « le discours du trajet », c’est-à-dire concevoir le trajet comme un texte avant d’interroger les voyageurs pour obtenir par la suite le discours sur le trajet.

C’est l’occasion d’interroger le rapport entre texte et discours sur le texte, entre l’image voulue et l’image communiquée ; tout comme Umberto Eco distingue l’intention de l’œuvre et celle de l’auteur. Il s’agit alors de distinguer l’intentio operis et l’intentio lectoris : le sens du texte et le sens apporté par le lecteur. Quel est le rapport entre le texte et le discours sur le texte ? Pour en faire son analyse il faut aller au-delà de l’intention, en arriver à oublier l’auteur pour se concentrer sur la contextualité.

C’est ainsi que Floch croise ces deux méthodes : des « suiveurs » qui observent et notent dans une grille commune les différents comportements lors des trajets et des interviews qui viennent enrichir les portraits.

Une fois les quatre types de voyageurs identifiés, construits, un questionnaire est élaboré afin de recruter des participants à des réunions de groupes et que celles-ci soient composées d’un ensemble homogène des quatre types de voyageurs.

Risques

Il existe de nombreuses controverses dans l’idée de partir du principe que tout est communication, que tout est texte. Certains préfèrent appeler le lieu ou l’architecture non pas un langage mais un média. Dans cette conception le lieu serait le média et le trajet le texte.

Mais il serait difficile de remettre en cause le fait que le trajet soit effectivement un texte : celui-ci est composé d’un début (l’entrée dans le métro) et d’une fin (la sortie une fois arrivé à destination). « Texte » par son caractère polysémique entraine parfois des confusions, il serait possible de lui préférer le terme d’ « objet signifiant » : l’objet analysable pourvu de significations.

Quant à l’idée de la clôture du texte, celle-ci n’est pas non plus sans être critiquée. Le monde de la sémiotique regorge d’écoles différentes et pour certains le texte ne peut pas être pourvu d’une fin. La clôture serait alors la limite à partir de laquelle il y a répétition.

Le carré sémiotique

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Après avoir identifié que les faits et gestes des usagers s’organisent autour des stratégies de mise en continuité et mise en discontinuité du trajet, le sémioticien projette la catégorie sur un carré sémiotique afin de mettre en évidence les relations de ce « micro-univers sémantique ».

Une fois la catégorie définie (continuité/discontinuité), elle représente les deux positions hautes du carré. C’est en traçant les diagonales que l’on positionne les relations de contradiction établies à partir des négations des deux premières positions. Ces deux dernières rendant possible le passage à la position supérieure.

La « non-continuité » c’est donc tout ce qui vient rompre la continuité : la tache, l’aspérité… et à l’inverse, la « non-discontinuité » représente par exemple le raccord, le bord à bord.

Pour le voyageur il est possible de passer d’une position à une autre au sein du carré, selon qu’il se rende le matin au travail et se faufile dans les couloirs en esquivant les autres voyageurs ou qu’il parte se promener à la fin de sa journée en se laissant porter par le flot des usagers pendant son trajet pour ne pas se fatiguer. Il est possible aussi que le voyageur soit d’abord « pro » tentant de rattraper un retard pour ensuite devenir somnambule, le rendez-vous ayant été annulé entre temps.

Reprendre le carré, c’est encourir le risque méthodologique de tordre son objet afin de le faire correspondre à l’une ou l’autre des positions ; mais finalement, n’est-ce pas toujours le risque lorsque l’on applique une méthode ?

Et dans le cas de l’analyse de discours, quel type de catégorie est-il possible de générer avec le carré sémiotique ? Par exemple, dans l’analyse des discours politiques on peut avoir recours à une catégorie de valeur : vécu partagé/utopie visée dont les contradictions  sont : réalité analysée/fiction imaginée.

Le danger dans le cas de l’analyse des comportements des usagers du métro parisien aurait été de n’utiliser que le texte, c’est-à-dire le trajet, sans chercher à voir où se trouvent les véritables enjeux avec les acteurs, qui « conçoivent eux-mêmes le métro comme une pratique signifiante ». Cette partie narrative, ce texte sur le texte, aura été pour Floch une occasion de vérifier les séquençages et de recueillir les attentes des voyageurs quant aux services de la RATP, en oubliant de les laisser eux-mêmes produire du sens avec leur texte, leur narration, et en ne les laissant pas remettre en question ses quatre profils déjà identifiés lors de la phase d’observation.

Les sources du paradigme inteprétatif

Extrait de l’ouvrage “Qualitative Communication Research Methods” de Thomas R. Lindlof et Brian C. Taylor

Synthèse rédigée par Salaheddine Mnasri

 

Introduction

Pour avoir recours à une méthodologie, il est essentiel de maîtriser sa boite à outils : ses traditions et ses fondements épistémologiques.

Qu’est ce qu’un Paradigme ?

Le paradigme est un concept clé qui est à l’origine de toute méthodologie.

Dans les recherches qualitatives en Communication, les paradigmes constituent l’ensemble des résultats et conclusions scientifiques communément reconnus comme universellement valables.

Un paradigme, ou selon Kuhn « la science normale », est un ensemble de théories, méthodes et manières de traiter les données.

Utiliser un paradigme c’est par définition exclure un autre.

Un paradigme est soit cognitif (quand on considère que la communication est un compte rendu ou une traduction du processus cognitif) , structuraliste (en se basant sur l’analyse structurelle des textes) ou interprétatif (en supposant que la connaissance est un construit social  et en reposant sur une approche holistico-inductive).

Le paradigme fonctionne avec des axiomes. Il est axiomatique d’étudier une situation telle que perçue par les participants (les acteurs) pour pouvoir traiter et tenter de comprendre les données comme il se doit. Dilthey a nommé cette approche empathique de l’analyse, « Verstehen ».

Le concept Verstehen a émergé dans le cercle des sciences humaines suite aux tendances (surtout de John Stuart Mill et Auguste Comte) de vouloir utiliser et appliquer la philosophie des Lumières rationaliste et la science ‘positiviste’ pour étudier le comportement de l’être humain.

Après le concept de Verstehen, l’ herméneutique des sciences sociales a ensuite élargi son champ d’intervention et a commencé à interpréter les textes (contemporains). Ainsi, la méthode herméneutique consistait entre autres à interpréter le sens d’un texte dans le contexte dans lequel il se situe.

Avec Max Weber, le Verstehen devient plus ou moins scientifique.  Les motifs subjectifs «subjective motives » sont à l’origine de tout comportement humain.

Description de cette image, également commentée ci-après

Max Weber

Ici, il ne suffit pas de se mettre à la place de la personne pour comprendre sa situation, mais il faut aussi interpréter ses motifs subjectifs. Par extension, les institutions, l’autorité et la politique sont la conjugaison des différents motifs subjectifs et le partage de motifs subjectifs communs.

Husserl, bien qu’il n’ait pas fait référence directement au concept de Verstehen, pensait que l’intention et la conscience sont deux dimensions cruciales dans toute investigation scientifique étudiant une expérience subjective. Pour lui, la perception des choses autour de soi, dépend de ses intentions ‘pratiques’ que l’on a  à un instant bien déterminé.

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Edmond Husserl

Husserl n’a jamais su répondre à la question de comment les êtres humains arrivent à partager le monde tout en ayant des intentions et des états de conscience différents et divergents.

C’est Schutz qui a répondu à cette question en disant que l’être humain intuitivement accepte deux idées: a) le fait qu’un monde dans lequel nous vivons existe et b) que les autres nous

partagent les mêmes idées essentielles à propos du monde. Ces deux idées constituent la base de toute relation intersubjective.

Selon Schutz, pour comprendre le sens de toute situation, il faut étudier trois éléments qui sont inextricablement reliés : L’acte, l’action et le motif.  Une action est un projet en cours. Une fois que l’individu oriente l’attention vers l’action pour donner un sens quelconque, elle (l’action) devient un Acte. À tout acte correspond un motif. Le motif est étudié par l’observation  et l’interprétation de l’acte.

Les quatre approches discutées (research traditions) :

Ethnomethodology

L’ethnométhodologie  traite de ce que font les individus et les groupes en se demandant comment ils font ce qu’ils font (How they do it). En ethnométhodologie, l’action n’est pas étudiée en tant que telle, mais en tant que perçue par les participants : l’objectivité, la factualité et l’ordre tels qu’ils sont perçus par les participants vis à vis de l’action étudiée.  Les ethno méthodologues étudient l’apparence des choses dans le but de comprendre la croyance qui se cache derrière les intentions des individus.

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Harold Garfinkel

L’ethnométhodologie étudie les pratiques conversationnelles dans le but de comprendre comment le sens se construit aux seins des groupes sociaux.

Les ethnométhodologues focalisent sur le sens (meaning) à travers l’analyse du discours.

Symbolic Interactionism

Dans l’interactionnisme symbolique, la communication est étudiée en se basant sur l’analyse des symboles. La communication est ainsi un ensemble de symboles à déchiffrer. Les symboles sont étudiés à travers les actions des participants.

Les actions intègrent le « self » et la société (ou le groupe) et le sens est co-construit au moment de l’interaction entre les deux. L’objectif est d’étudier cette interaction et d’analyser l’impact de l’individu sur le groupe et le contraire.

Ethnography of Communication

L’ethnographie de la Communication est née de deux types d’études empiriques : la Sociolinguistique et Le Folklore. Pour comprendre la vie sociale, la base est d’analyser les discours. Deux idées principales ont marqué cette approche : L’économie de la parole (Speech economy) et compétence communicative (communicative competence).

La communauté linguistique (speech community) considère que le savoir qu’une personne peut avoir est reflété dans son discours, notamment par sa compétence linguistique et par sa capacité à parler peu pour dire beaucoup.

 Cultural Studies

La Culture est un des concepts les plus difficiles à définir.

En revanche, les pratiques sociales peuvent être observées. L’observation des pratiques aide à connaitre le sens que donne une communauté quelconque à quelque chose. Les « Cultural Studies » sont dominées par les approches critiques (critical approaches). Les approches critiques sont marquées idéologiqement : féminisme, marxisme, etc.

What Is Communication?

Initialement paru dans la très qualitative revue Communication Theory en 1992, l’article de Niklas Luhmann « What Is Communication ?» est pour le moins ambitieux : en neuf pages seulement, le sociologue allemand annonce dès l’entame qu’il entend critiquer la compréhension courante de la « communication » pour la remplacer par sa propre version. Vaste chantier, peu de place !

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Bien sûr, à l’instar de ses compatriotes philosophes Kant ou Habermas qu’il cite plus loin dans son texte, Luhmann manie une plume dense, personnelle (n’écartant jamais un « je » particulièrement assumé) et construite sur les ellipses. Il en résulte un texte rude – un roc à gravir mais dont la satisfaction est toujours plus intense lorsqu’on se trouve en son sommet !

Comme l’aurait dit Deleuze, les concepts sont voyageurs, s’échappant de la conscience qui leur a donné naissance pour faire germer en d’autres esprits de nouvelles idées qui éclairent le monde – avec les maladresses plus ou moins honnêtes dénoncées, en leur temps, par Sokal et Bricmont dans leurs « Impostures intellectuelles » (1997). Tant pis…ou tant mieux! Ce vendredi 23 août, pour amorcer une nouvelle année de recherche au Lasco, nous prenons ce risque de l’interprétation en partant à la rencontre de la communication vue par Luhmann.

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La synthèse de l’article peut être faite en une phrase seulement : Luhmann considère la communication comme un système qui a pour caractéristique de s’autogénérer. Autrement dit, et pour reprendre un terme qu’il emprunte à la biologie, la communication est une autopoïèse, en interdépendance avec son environnement mais donc aussi très autonome.

Pourquoi cette vision doit-elle être considérée comme totalement novatrice et radicale ?

Parce qu’elle exclut du schéma classique de la communication, comme celui de Shannon et Weaver bien connu des étudiants, les éléments qui semblaient pourtant nécessaires : l’émetteur, le récepteur et l’idée qu’une information est transmise !

Pour Luhmann, la communication n’est pas semblable à une lettre envoyée par la poste, identique avant et après l’envoi ; la communication n’est pas un copier-coller fait par un journaliste paresseux d’un communiqué de presse quelconque. Pour lui, la notion de « sujet » ou d’ « individu » est vide de sens, car personne ne peut entrer dans la conscience de l’autre pour y déposer ses idées ou pour y retirer celles de son interlocuteur. La conscience est une boîte noire appartenant aux systèmes psychiques. Or, pour Luhmann, le constat a été fait que ces derniers et les systèmes sociaux ne peuvent plus être étudiés de manière intégrée – au contraire de ce que peut faire croire la sociologie qui, par conséquent, aurait une vision par trop simplifiée des concepts de communication et d’action.

Pour Luhmann, ce n’est pas l’individu qui communique, mais la communication qui communique, dans un processus autopoïétique – un « réseau de communication » devant être compris comme étant précisément l’action créée. Bien entendu, Luhmann ne nie pas que pour qu’il y ait communication, il faut des individus ! Seulement, il dit que de ces individus, on ne sait rien !

Si l’on peut envisager que Luhmann évacue l’insondable individu pour se concentrer sur cette nébuleuse qui le relie à son correspondant en situation de communication, il est plus difficile à admettre que rien ne soit « transmis ».

Pour le comprendre, il faut se rappeler que Luhmann considère la communication comme une réalité émergente. Il n’y a pas de « transmission » (qui induirait des « directions particulières » comme le supposent les flèches dans le schéma de Shannon et Weaver) mais une réalité de communication. Cela ne veut évidemment pas dire que rien ne se passe. Lors d’une discussion entre plusieurs personnes, une communication émerge qui modifie sensiblement chacune des parties prenantes. Une « mémoire », pour reprendre le terme de Luhmann, est ainsi créée – laquelle peut être invoquée par différentes personnes et de différentes façons.

La « transmission d’informations » supposerait le passage d’une information d’une personne à une autre. Le concept de Luhmann, en revanche, implique qu’une réalité de communication, co-construite, émerge « entre » les interlocuteurs. Dans ce processus, trois différentes sélections sont à la fois nécessaires et indissociables :

La première est la sélection de l’information. Phénomène exclusivement psychique, un individu formule dans le magma de sa conscience certaines idées. Ces dernières sont alors énoncées d’une manière singulière, constituant la deuxième sélection nécessaire à l’émergence de la communication. La troisième suppose une façon de « comprendre » l’information énoncée, c’est-à-dire la distinction entre la valeur de l’information, son contenu, et les raisons de son énonciation. La communication qui émerge est ainsi autonome par rapport à ceux qui en sont à la source. Dans un autre contexte ou dans un autre temps, les trois sélections auraient été bien différentes et la communication engendrée l’aurait été tout autant. Dans le schéma classique qui voit la communication en terme de transmission d’informations, l’information semble indépendante du contexte.

Ainsi, la communication n’est pas semblable à la perception qui reste, pour Luhmann, une expérience purement psychique. On peut bien sûr communiquer ce qu’on perçoit, mais on le fait selon les règles de la communication (en le traduisant sous formes de mots, dans un temps limité, etc.) de sorte que ce qui est communiqué n’est plus du tout égal au sentiment complexe et informulable qui secouait l’esprit ! À l’autre sommet du triangle, la compréhension est aussi une sélection : ce n’est pas un duplicata dans la conscience d’un autre de ce qu’une personne a pu dire mais plutôt une « connexion » particulière. Luhmann estime que la communication naît de ce qu’il y a une différence entre énonciation et compréhension – tout donc sauf un duplicata ! – parce que cette différence pousse à la communication, à la résolution d’un malentendu et/ou à la poursuite de la communication. Des robots s’échangeant des informations par copier-coller ne communiquent pas car rien n’est questionné. Autrement dit, la communication n’est que parce qu’elle crée les conditions de son renouvellement. Ce caractère est propre à tout système autopoïétique. Par exemple, l’injonction contradictoire « Tu ne me comprends pas ! » à la fois constate le malentendu, à la fois incite à poursuivre la communication pour le résoudre. Une fois le cercle de la conscience débordé, le cycle de la communication paraît ne pouvoir s’arrêter, dans la mesure où les systèmes de communication sont des systèmes fermés qui s’auto-entretiennent. Seule la communication peut influencer la communication, ce qui n’est aucunement communiqué ne peut avoir aucune influence. De même, seule la communication peut contrôler ou réparer la communication.

Un corollaire au caractère autopoïétique de la communication est qu’elle n’a pas de finalité en soi. Autrement dit, pour Luhmann, l’intention des interlocuteurs importe peu. Bien sûr, il existe des épisodes de communication qui ont un objectif : la recherche du compromis ou de la preuve, ou encore une journée de séminaire comme celle dont il est question aujourd’hui. Cependant, ces épisodes sont limités et, une fois l’objectif atteint, la communication persiste pourtant. Autour du « verre de l’amitié », les conférenciers continuent de débattre et les parlementaires trinquent ensemble alors que la loi est votée. Pour Luhmann, il est donc faux d’affirmer que toute communication a pour objectif la recherche d’un consensus.

En fait, la théorie des systèmes remplace l’idée de consensus par l’idée que la communication mène à une décision selon que l’information énoncée et comprise est acceptée ou rejetée. La supériorité de la conscience, en ce qu’elle a d’infinies nuances et de complexité, est compensée par la binarisation de la communication : rejet ou acceptation. Toute communication inclurait une certain dose de risque (peur du rejet) qui inciterait à institutionnaliser. Par exemple, pour n’avoir plus à devoir communiquer sans fin sur un thème, une organisation crée des règles qui sont autant d’institutions permettant le rejet ou l’acceptation de situations singulières. Les parlementaires communiquent encore mais la loi votée aidera à ne plus communiquer sans fin sur les problèmes que la loi entend résoudre.

Tant que la communication n’est confrontée ni au rejet total, ni à l’acceptation totale, elle continue et s’auto-entretient – comme toute autopoïèse. Communiquer, c’est négocier le rejet ou l’acceptation.

Luhmann adresse la question des valeurs pour tester son hypothèse théorique. Pour lui, il est possible d’observer empiriquement que toute communication implique nécessairement des valeurs. Or, on ne discute pas sur les valeurs car elles sont « au-delà de la question de la validité ». En effet, il paraît inconcevable de rappeler qu’on est « pour la paix » lors d’une discussion portant la guerre. L’hilarité provoquée par ce genre d’affirmation lors des interviews accordées par les Miss renforce le sentiment que les valeurs ne se discutent pas car elles sont tenues pour acquises. Dans le cas des valeurs, il n’y a donc pas de rejet ou d’acceptation. Un paradoxe ainsi survient : communiquer implique des valeurs mais ces dernières sont indiscutables. En réalité, si les valeurs ne se communiquent pas, ce sont les thèmes, les intérêts,  ou les prescriptions qui sont discutés. Si tout le monde s’accorde sur la « paix », tout le monde ne s’accorde pas sur les moyens pour la garantir.

Cela ne veut pourtant pas dire que tout le monde aurait la même définition de ces valeurs et que ces dernières seraient pareilles à des « structures ». En réalité, de mêmes valeurs peuvent être envisagées de façon radicalement différentes et servir différents propos. Ce qui est la « paix » pour l’un ne l’est peut-être pas pour l’autre. L’apparente stabilité n’est due qu’au caractère propre aux systèmes de communication : comme, implicitement, chacun « comprend » la valeur à sa façon (à travers les différentes sélections), la communication peut s’auto-entretenir.

Pour illustrer ce propos, voici un exemple très concret : Marine Le Pen est invitée sur les plateaux télévisés pour discuter de son programme. Un socle de valeurs communes garantit à la communication de pouvoir se focaliser sur des thèmes précis qui, eux, pourront faire l’objet d’un rejet ou d’une acceptation. Ainsi, la « liberté d’expression » pourrait être invoquée comme condition suffisante à la présence de la leader du Front National dans les médias, alors que le journaliste pourrait opposer un vif désaccord quant aux solutions que cette dernière suggère face à la question de l’Islam en France. Le journaliste et Marine Le Pen ont-ils tous deux la même définition de la liberté d’expression ? Sans doute pas. Mais ce très temporaire consensus illusoire permet à la communication d’émerger et de s’entretenir. À l’inverse, l’existence du « cordon sanitaire » en Belgique francophone (c’est-à-dire, la décision des médias de refuser tout débat public avec l’extrême-droite) montre qu’un désaccord sur les valeurs empêche toute communication. Dans ce cas, il n’y ni rejet, ni acceptation : il n’y a tout simplement aucune communication.

Pour le chercheur en sciences sociales, cette façon radicale de considérer la communication a plusieurs implications. La plus manifeste est sans doute d’ordre méthodologique. Plus que les raisons qui mènent à la communication, c’est le processus de communication en tant que tel et ce qu’il génère qui deviendra le focus principal. Comme la conscience de l’individu demeure, pour reprendre les termes de Latour, une « boîte noire », il n’est question ni de spéculer sur les intentions de ce dernier, ni même de prendre pour acquis ce qu’il dirait de sa situation. En effet, tout ce qu’il peut en dire, passant par le filtre des trois sélections susnommées, ne sera l’éminent résultat que d’un contexte spécifique, lié à une temporalité précise. Cette perspective inciterait d’une part à la recherche de terrain in vivo et favoriserait sans doute des méthodologies comme l’ethnographie. D’autre part, elle reconnaitrait implicitement que la présence du chercheur n’est jamais neutre et que, de ce fait, une réalité « à l’état pur » n’existe pas.

La communication vue comme une réalité émergente, co-construite, invite à l’humilité du chercheur tout en remettant à notre avis au centre des débats l’interaction, comme unité d’analyse essentielle.